PRINCE MOULAY HICHAM
Conférence inaugurale HEC - Monde arabe
30-01-12

 

Conférence inaugurale de Moulay Hicham devant l'association HEC - Monde arabe à Paris.

PRINCE MOULAY HICHAM
Marcher pour ne pas bouger
Par Sara Daniel - Le Nouvel Observateur - 29 novembre 2011

Les élections qui viennent de se dérouler au Maroc, et qui viennent de consacrer le parti islamiste PJD, premier parti du Maroc, inaugurent elles une nouvelle ère démocratique ?

Les élections qui viennent d’avoir lieu inaugurent un nouveau cycle de la politique marocaine. Elles couronnent un processus inauguré par le discours royal du 9 mars 2011, qui répondait à la pression populaire de la rue. Car contrairement à ce qu’on a pu dire,  il n’y a pas d’exception marocaine : le peuple marocain aspire à la démocratie. Et le régime politique marocain est un régime autoritaire confronté comme tant d’autres dans la région au printemps arabe.
 
Certes, la nouvelle constitution octroie quelques pouvoirs limités au gouvernement. Le chef de celui-ci est, contrairement au passé, issu du parti arrivé en tête aux  élections, c’est à dire aujourd’hui le PJD.
 
Cependant sur le fond rien de fondamental n’a changé. L’essentiel des pouvoirs  reste entre les mains du roi. La constitution dont l’élaboration a été soigneusement encadrée par le palais a été plébiscitée avec un score (98 %) qu’affectionnent les autocraties. Et il est apparu assez vite que l’objectif était moins de procéder à une réforme de fond du système que de désamorcer la menace que le printemps arabe faisait peser sur la monarchie.
 
Manipulation du découpage des circonscriptions, refus d’établir une commission électorale indépendante : les élections ont été organisées pour que rien ne change… Cependant, le mouvement de contestation du 20 février ainsi que les forces d’opposition n’ont pas désarmé. Et il est clairement apparu au régime que ce simulacre de démocratie ne suffirait pas à apaiser le mécontentement.
 
Vous pensez donc que le succès du PJD a été organisé par le palais pour « contenir » les revendications démocratiques des opposants ?

Les résultats des élections traduisent la peur du changement du régime.
On savait que le taux de participation allait constituer l’enjeu véritable qui irait crédibiliser l’ensemble du processus lancé par la monarchie depuis le mois de mars. Cela explique-t-il l’annonce précipitée d’un taux de participation à 45 % ? En tout cas les observateurs [y compris ceux de l’Union Européenne] ont bien noté l‘absence des listes électorales d’une partie importante de la population en âge de voter. Un autre fait troublant est que le taux de participation est passé de quelques 21% à 45% en quelques heures. Si l’on prend en compte toutes les formes d’influence exercées par l’administration en particulier dans le monde rural, et le battage des médias proches du pouvoir, il parait clair que le taux de participation réel devait en réalité se situer au-dessous des 40 %. Plus révélateur encore, les 20% de bulletins nuls indiquent le désintérêt clair de la population. Ce pourcentage ainsi que le faible taux de participation, constituent un désaveu pour des élections qui voulaient fondatrices. Nous sommes donc très loin des chiffres de l'élection  tunisienne.
Une fois de plus la cuisine électorale politique semble avoir bien fonctionné : un succès du PJD, contrebalancé par la présence des partis “libéraux “ autoritaires.
 
Vous pensez-donc que  le Parti de la justice et du développement sera contrôlé par le palais ?
 
Non, car si le  PJD est loyaliste, il est aussi ambitieux. Il tire sa popularité de son appel à la moralisation de la vie publique et du fait qu'il se trouve non compromis jusqu'à présent, par la gestion des affaires publiques. Cette popularité découle également  de son opposition farouche  au parti « Authenticité  et Modernité », créé par le Palais .Ce parti avait concentré privilèges, passe droits et corruption et il était détesté par les Marocains. De ce point de vue, le PJD était au diapason avec l’opinion publique, et son succès électoral constitue un vote de sanction à l’encontre de la monarchie et de ses partis.
Ainsi se dessine le nouveau paysage politique, dominé par trois acteurs principaux : la monarchie, le PJD et le mouvement du 20 février.
 
Comment va évoluer la situation politique marocaine ?

Tout porte à croire que le régime va connaître un répit de courte durée, grâce aux  difficultés du mouvement de contestation du 20 février à se transformer en mouvement de masse.
Cependant, la société marocaine ne tolérera pas longtemps l’immobilisme politique. Le mouvement est appelé à reprendre, et imposer les réformes indispensables. Il faut empêcher de nuire ces cénacles opaques de pouvoir qui gravitent autour du palais, ces bureaucraties administratives, sécuritaires, religieuses, ces réseaux économiques, partis et syndicats aux ordres, ces intellectuels et artistes inféodés au palais, bref ce qu’on appelle au Maroc le « Makhzen » qui n’aspire qu’à l’immobilisme et au partage de la rente.
 
Pourquoi le mouvement d’opposition marocain a-t-il plus de mal à se structurer que dans d’autres pays arabes ?

La jeunesse et la diversité des militants du mouvement du 20 février sont un de ses atouts majeurs. Beaucoup d’entre eux sont indépendants mais ils comptent aussi dans leurs rangs des membres des partis traditionnels acquis au makhzen (PPS et USFP) ainsi  que des militants  de l’organisation interdite Al Adl wa L’Ihsan (interdite) qui prône l’instauration d’un califat islamique. Résultat, beaucoup de ces militants tiennent un discours public  tout en conservant des stratégies personnelles…
 
Et puis le Makhzen est très retors ! Depuis le mois de mars, il s’emploie à désamorcer la pression exercée par le  mouvement de contestation. Mais cela ne veut pas dire qu’il s’adresse à ce mouvement. En réalité son discours passe, par-dessus la tête de tous ceux qui aspirent au renouveau et s’adresse à toutes les forces qui craignent le changement et les risques qui peuvent l’accompagner.
 
Telles sont,  je crois, les deux  logiques, qui président à l’action et au discours, respectivement de  la galaxie makhzen et du mouvement du 20 février. La rencontre de ces deux logiques dans le champ politique marocain  fait que l’on risque de faire du sur place pendant un certain temps, au bénéfice des ennemis de la démocratisation
 
Le PJD peut-il réussir ?
Cela dépendra sans doute de sa capacité et de sa volonté à faire sauter les verrous du système, et à surmonter ses propres contradictions. Car ce parti oscille toujours entre l’allégeance et le populisme. Le PJD a été d’abord contre la réforme constitutionnelle avant de se rallier à la nouvelle constitution. Il a choisi depuis toujours de faire partie du système pour le réformer « de l’intérieur » L’avenir dira s‘il va réussir son pari, ou bien finir par être digéré par le Makhzen, comme les partis qui l’ont précédé au pouvoir. Dans ce cas, on aurait un islamisme royal qui s’opposerait à des mouvements plus radicaux. Enfin, notons que ce parti est très conservateur voire obtus. Ceci le différencie clairement des partis islamiques turc et tunisien auxquels on le compare à tort.
Le PJD pourrait se tourner vers le mouvement du 20 février pour élargir sa marge de manœuvre auprès de la monarchie... Mais il y a des raisons sérieuses pour douter du succès d’une telle démarche. Car le PJD se contente d’agiter l’épouvantail du mouvement de contestation pour arracher des concessions de la part du palais et des autres partis.
Dans ces conditions, tout indique que la demande d’un changement sera de plus en plus forte. Le pays connaît dans toutes ses provinces des vagues de protestation sociale. Cela engagera le mouvement du 20 février à surmonter ses difficultés.
Fort du soutien de ses notables, le  système  attend sans doute que le printemps arabe passe comme une mauvaise fièvre, et avec lui le mouvement du 20fevrier. Illusion : ce sont plutôt les institutions non démocratiques qui passeront.
Propos recueillis par Sara Daniel
 

PRINCE MOULAY HICHAM
L’allégeance, entre pratique démocratique et pratique théocratique
Moulay Hicham - Lakome.com - 16 août 2011

Depuis maintenant des mois, notre pays comme les autres pays de la région arabe, connaît un phénomène tout à fait nouveau: c’est un éveil de la conscience politique portée par une dynamique sociale puissante. Au Maroc, comme partout, les peuples revendiquent la fin des régimes autoritaires et leur remplacement par des régimes représentatifs et démocratiques. Tirant la leçon du passé, ce qui est constitutif de cette demande, se résume dans la clarification du rapport entre politique et religion. Or, force est de constater que dans notre pays, le pouvoir ne cesse d‘avoir recours au religieux pour ses objectifs, à savoir : endiguer et conditionner les résultats éventuels de la pression des forces démocratiques. Non seulement les appareils de l’Etat ont été entièrement mis au service d’une reforme et d’une nouvelle constitution venues d’en haut, mais l’on constate la mobilisation de tous les types d’institutions et réseaux religieux. Les mosquées, leurs imams, et leurs nombreux personnels ont été mis au service de la défense de ce programme politique. Les confréries religieuses ont été lancées dans les rues pour contrer les manifestants, peu importe que ce genre d’actions leur ôte leur spiritualité. Des courants et personnalités “islamistes” ont été jetés dans la bataille.
 
Légitimités…
 
Tout ceci semble s'opérer sans la moindre attention aux graves risques que cela fait courir au pays. Et pour couronner cette stratégie, les traditionnelles leçons hassaniennes du mois de Ramadan viennent d'être mises également au service de cette politique. Témoin cette leçon inaugurale des causeries religieuses délivrée sous la présidence du roi le 4 août 2011. En effet, le ministre des Habous et des Affaires islamiques s’est donné la tâche d’examiner la bay’a, en tant que contrat social et politique dans le cadre de l’histoire du Maroc, en se fondant sur un verset coranique bien connu, qui enjoint aux croyants l'obéissance à Dieu, au Prophète et aux gouvernants de la communauté musulmane. Mais assez vite il apparaît que cette causerie cherche plutôt à démontrer que la nouvelle constitution concilie avec bonheur les principes et pratiques issus de la bay’a d’une part, et d’autre part ceux du droit constitutionnel moderne; la légitimité découlant de l'allégeance traditionnelle et celle qui découle d’une constitution démocratique. Ce faisant, l‘auteur finit par tout centrer autour de la personne royale, comme unique garant de la mise en œuvre et du respect des dispositions fondées sur ces deux sources, et d’accorder à la personne du roi actuellement régnant quatre légitimités: légitimité chérifienne, légitimité historique, légitimité de la lutte militante (pour sauver le pays), et légitimité de l’engagement dans le “style moderne”. Autant de légitimités qui débordent très largement la réflexion sur la bay’a en tant que contrat de gouvernement!!! Le conférencier donne une interprétation assez curieuse - pour ne pas dire plus- du contrat entre gouvernés et gouvernants que le verset précité fonde; et qui se matérialise par la bay’a. Il en fait un contrat liant trois partis: Dieu et son Prophète, gouvernants et enfin gouvernés. Or, si tout contrat fait intervenir le témoignage au nom de Dieu, celui-ci ne se range jamais dans la position d’un parti au contrat. Les croyants s’obligent en ‘ahd vis a vis de Dieu, lequel ne se met pas dans une relation contractuelle avec eux.
 
Régime à « visage humain »
 
Plus surprenant encore est la déclaration du conférencier selon laquelle il serait possible de tirer, de la construction théorique Sunnite, qu’en Islam, le gouvernement n’est pas “théocratique” et que, dans la pratique, il est assez proche du mode démocratique d'exercice du pouvoir. Tout d’abord, dire “non-théocratique” est loin de dire de quel type cet exercice relève vraiment. Ensuite, au lieu et place de preuves concrètes, le conférencier se contente d'énoncer les procédures théoriques bien connues de la bay’a, précisant, qu’elle était donnée par l'élite compétente en matière politique: ceux que d’ordinaire on appelle ahlou al-halli wa al-’aqd. Si cette procédure était proche de la démocratie, comme il le prétend, la démocratie ne serait pas cette élection au suffrage universel, depuis longtemps en usage dans un grand nombre de pays, et que nous connaissons bien maintenant!!! Enfin, pour parfaire sa démonstration en ce qui concerne le régime issu de la bay’a, il invoque l’histoire et les évènements historiques. Cependant, il ne livre que quelques précédents dans leur généralité, et concentre son effort sur une image idéalisée du Makhzen dont le but est de présenter celui-ci comme un gouvernement à “visage humain”. Un régime dont il dresse les traits de la façon la plus sélective qui soit. Il privilégie ainsi certaines méthodes d’arbitrage et de négociation, occultant complètement les aspects de force, de violence, de subjection et d’exploitation prédatrice des ressources des populations vulnérables. Ces méthodes bien souvent condamnées les sujets à la servilité extrême et à la dégradation morale. Quant a la Choura, conseil et contrôle de part des gouvernés, on sait leur caractères for limités, et l’absence de moyens institutionnels qui eussent obligé les dirigeants à rendre des comptes. Au reste, les bay’a depuis l'indépendance du Maroc ne sont-elles pas l’illustration parfaite d’une confirmation toujours obtenue d’avance par le moyen d'équilibres imposés par le centre monarchique?
 
Obéissance ?
 
Le conférencier se prévaut d’une approche comparative. Mais c’est pour s’adonner en fait à des comparaisons arbitraires. Selon lui, le contrat social à l’origine du mouvement constitutionnel dans les sociétés occidentales, aurait des “bases” et “équivalents” possibles dans les lois dérivées des religions. Ceci pour préciser tout de suite que l'obéissance politique - au Maroc et en Islam Sunnite – découle de l'obéissance due à l’ordre divin. N’est-ce pas là, une contradiction flagrante de l’auteur car ici, nous sommes dans la quintessence du théocratique. Confrontés a cetteproblématique, des courants islamiques, anciens et modernes ont bien tenté d’assoir le pouvoir sur un socle rationnel. Ils ont été contrés par les mêmes lignes dépensées que défend cette causerie. Après nous avoir ainsi préparé à recevoir le résultat de la comparaison, il l'énonce enfin. Selon lui, “la séparation des pouvoirs”, principe décisif s’il en est, ne soulèverait guère de problème, et comme “demande et motif”, il aurait été présent dans les esprits. Affirmation que le conférencier ne fonde sur aucun exemple de pratique concrète. Peut être a-t-il cru l’avoir prouvée par les prétendues similitudes entre gouvernance issue de la bay’a et gouvernance démocratique. Toutes ces affirmations, le conférencier tente de les asseoir sur ce qui, à ses yeux, constitue le champ de rencontre par excellence entre la nouvelle constitution octroyée au Maroc, d’une part, et la bay’a, de l’autre. Ce champ, se résumerait, de son point de vue, dans la sauvegarde et protection de ce qu’il appelle les “biens totaux”:
 
1. Sauvegarde et protection de la religion
 
2. Sauvegarde et protection de la personne: sécurité de la vie, du corps et de l'âme.
 
3. Sauvegarde et protection de la raison, moyen naturel de la science et de la conscience.
 
4. Sauvegarde et protection des biens, et de la propriété.
 
5. Sauvegarde et protection de l’honneur.
 
“Quiconque, avance l’auteur, est intéressé par la comparaison, peut apercevoir dans les chapitres de la constitution de 2011 les points de rencontre de ces objectifs - en ce qui concerne les buts (ghayat) - et les principes que les bay’a énoncent.
 
Makhzen idéalisé !
 
Il trouvera que les principes énoncés dans les deux cas, sont pratiquement compatibles et équivalents”. Ainsi, dans la même proposition, nous trouvons alignées ensemble la rencontre du point de vue des buts (ghayat), et les équivalences des principes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. D’ailleurs, le conférencier, tout au long de son exposé, manie ambiguïtés savantes, sens doubles et multiples pour les mêmes expressions,et glissements d’un sens à un autre, avec l’illusion qu’il s’agit toujours des mêmes affirmations rigoureusement démontrées. En fait sur ce point, comme sur d’autres, il avance des généralités sur les deux institutions comparées, quitte à « engauchir » le sens quand arrive le moment de montrer les compatibilités et équivalences. Dans ces manipulations, on passe sous silence les garanties formelles et les institutions susceptibles d’assurer la bonne mise en pratique des principes. On simplifie l’Histoire tout en s’appropriant par quelques affirmations rhétoriques l’usage de l’histoire au profit de la description d’un makhzen idéalisé. Avec de tels procédés, on en arrive à repousser à l'arrière plan des aspects vitaux, telle la liberté de crédo et de conscience, et la liberté des idées et de l’action dans le cadre du contrat social démocratique. Et avec cela, le conférencier se donne les gants de regretter “l’absence” de sauvegarde de la religion dans les constitutions démocratiques fondées sur le sécularisme. Affirmation qui est manifestement une contre-vérité: en fait les constitutions séculières opposent un frein à l’usage du religieux en politique, par une séparation relative et raisonnée des deux domaines; elles sauvegardent la liberté religieuse, et protègent les religions contre les attaques éventuelles par des non religieux, ou par des religions rivales présentes dans une même société. Dans certains pays démocratiques – l’Allemagne par exemple -il est bien connu que les institutions appartenant aux différentes religions sont en partie financées par l'Etat fédéral.
 
Instrumentalisation de l’islam
 
Au cours des siècles les jurisconsultes musulmans –véritables- ont toujours œuvré, souvent au prix de leur vie, à l'approfondissement de l'interprétation des textes sacrés afin de parfaire la pratique de l'équité et de la justice en Islam. C'était là, la quintessence de l’effort des Ouléma. Aujourd’hui les pistes à explorer sont nombreuses, et l’on aurait rendu un service inestimable à la communauté en réélaborant la bay’a dans le sens de la démocratie, par exemple en la soumettant a un vote au parlement. Ceci sans rien lui ôter de ses manifestations cérémonielles. Dans le cadre d’une réforme qu’on a voulue, comme réponse à la forte demande démocratique, sur fond de remue-ménages et conflits sociaux qui se généralisent, il y a des secteurs de l'Etat dont la tâche est de faire prévaloir une formule qui ne règle guère les problèmes fondamentaux: traditionnellement les ministères de l'Intérieur, les appareils sécuritaires, les ministères de la Communication et de la Culture se chargeaient de ce travail. Voila que le premier soir du Ramadan, un mois de piété et de recueillement religieux profonde, le ministre des Habous et Affaires Islamiques vient d’entrer en lice, au nom de l'Etat, avec mission d’instrumentaliser l’Islam, en vue d’accomplir cette tâche éminemment politique.
 
Ce texte a été écrit exclusivement pour Lakome.com.
16-08- 2011

PRINCE MOULAY HICHAM
Moulay Hicham à l'Université de Malaga
Conférence - Université de Malaga - 12 Juillet 2011

Moulay Hicham analyse l'évolution politique du monde arabe lors de l'Université d'été de Malaga, en Espagne.

PRINCE MOULAY HICHAM
Maroc : le roi face à la tentation sécuritaire
Hicham Ben Abdallah El Alaoui - Libération - 16 juin 2011

Au moment où l’été marocain rejoint le printemps arabe, le mouvement du 20 février s’exprime par des manifestations à répétition pendant que le régime cherche à engager d’autres forces sociales dans une réforme constitutionnelle sous la houlette d’une Commission consultative (CCRC) nommée par le roi : les deux parties se jaugent pour sonder leurs forces et leurs faiblesses respectives.
 
Le mouvement, porté par la dynamique existant dans le monde arabe, cherche à savoir jusqu’où sa démarche non-violente peut le conduire. Le régime teste sa capacité à contenir cette pression par un mélange de cooptation et de répression tout en misant sur les forces de restauration désormais aussi à l’œuvre dans la région. Pour l’instant, le régime maîtrise le calendrier : d’ici la fin juin, la CCRC soumettra ses conclusions au roi, qui préparera à son tour la révision constitutionnelle qui sera soumise à référendum.
 
Des observateurs craignent que le processus se perde dans les méandres habituels des changements cosmétiques. Ce scénario d’un simulacre de discussion avec toujours les mêmes acteurs et un happy end connu d’avance semble le plus vraisemblable : un processus opaque dans lequel les leaders traditionnels des partis et syndicats (dont la plupart ont «ménagé», sinon refusé, leur soutien au mouvement) vont élaborer sous le contrôle d’un conseiller royal une réforme qui sera revue et corrigée par le roi avant d’être soumise au vote populaire. Des révisions constitutionnelles «assez bonnes» pourront en sortir et être approuvées par référendum et par la communauté internationale. Cela vaudra au régime une crédibilité en matière de réforme démocratique et lui permettra de disqualifier la mobilisation de la rue comme «antidémocratique».
 
Mais la désillusion grandissante par rapport aux espoirs d’ouverture démocratique entraînera presque à coup sûr de nouvelles manifestations. On comprend dès lors pourquoi les activistes du mouvement n’ont pas voulu s’inscrire dans un processus «consultatif» aussi étroitement encadré, même si leur participation aurait pu le transformer en un forum utile. L’enjeu crucial et le test réel de la réforme consistent à savoir si, et comment, les prérogatives de la monarchie seront pour la première fois circonscrites. Cela concerne non seulement les attributs du monarque par rapport aux pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire mais aussi tout un éventail de prérogatives royales de nature patrimoniale.
 
Toutefois le changement politique auquel aspirent les Marocains va au-delà du sort d’une seule institution, même si toute réforme réelle implique que soit résolue cette question des privilèges royaux. Les élections passées dites «transparentes» en attestent : elles étaient en réalité structurellement frauduleuses du fait du charcutage des circonscriptions et du consentement tacite des partis politiques à empêcher des majorités «gênantes». Aussi devrons-nous au moins renforcer le code électoral et conférer à la commission électorale une indépendance du ministère de l’Intérieur. Mais il suffit de penser aussi à l’indépendance et à l’intégrité des autorités municipales et régionales, de la justice, de la police, voire des entreprises, pour entrevoir l’étendue du changement qu’impliquerait une vraie démocratisation. On mesure la constance et la complexité de l’effort politique nécessaire pour faire cheminer ce changement. La démocratie est un processus et non un résultat. Il serait naïf de penser qu’une loi ou une manifestation puissent la faire émerger.
 
En effet, des questions plus fondamentales relèvent de la culture politique. Celle-ci requiert une participation constante de millions de citoyens à tous les problèmes affectant leur société. Or l’héritage de décennies d’autoritarisme est lourd : passivité, résignation, peur, cynisme et analphabétisme. Et aussi l’intégration des partis dans un jeu qui les maintient dans une dépendance à la monarchie. Les jeunes cybernautes éduqués et plein d’énergie qui ont inspiré le mouvement du 20 février se sont défaits de cet héritage. Ils commencent tout juste à entraîner de larges pans de la population qui restent traditionalistes, conservateurs et, non sans raison, soucieux de ne pas rendre leur vie plus difficile encore. Pour les mobiliser, pour les aider à se muer en citoyens actifs, il faut fixer un nouvel ordre du jour, proposer un nouveau projet social, il faut une vision qui inspire et un programme assez concret pour que tous puissent espérer des vies meilleures. L’élaboration d’un tel projet est difficile pour un mouvement politiquement et socialement hétérogène.
 
Pour progresser, ce mouvement doit être plus qu’un front du refus. Il faut aménager au Maroc un espace politique plus ouvert que celui existant dans nombre de pays arabes. Le mouvement trouve ses racines dans le profond désir de changement de tout un peuple, mais il n’a pas encore su bâtir les alliances susceptibles de le mobiliser et de formuler des stratégies lui permettant de devenir efficace. Le régime n’a pas non plus défini de vision d’avenir. Les rapports entre le mouvement et le régime sont dominés par la suspicion et la peur, ce qui engendre une situation dangereuse. Car, quels que soient les résultats de la CCRC, ils seront redéfinis par la dynamique actuelle. Soit la réforme constitutionnelle est substantielle et amorce une démocratisation de toute la société ; soit elle est superficielle et sert d’excuse à plus de répression, provoquant davantage d’ardeur militante. Dans ce contexte, l’impression que le pouvoir recourt d’ores et déjà à une répression accrue est troublante. C’est comme s’il croyait non seulement qu’une réforme constitutionnelle vaut en soit processus de démocratisation mais aussi que sa seule promesse suffit.
 
Or, tabasser des hommes et des femmes pour faire évacuer la rue, procéder à des arrestations et lâcher des policiers dans des «rodéos» à moto ne peut que contribuer à saper le soutien au gouvernement. Une alternative préférable serait une sympathie compréhensive à l’égard d’un besoin de changement vaste et social plutôt qu’étroit et légal. Que la tentation sécuritaire résulte d’une ascendance momentanée des forces de l’ordre au Maroc ou de la crainte de lobbies bien établis - sinon de l’influence de «frères» au pouvoir qui pensent que le printemps arabe mériterait un traitement à l’herbicide - cette tentation est condamnée d’avance. Dans tout le monde arabe, l’attrait de la monarchie comme force unificatrice et stabilisatrice s’est révélé réel. Mais cette fleur est fragile et nécessite une constante attention. Aucun «club des rois» ne protégera une monarchie de la colère du peuple si le peuple a été battu par le club des rois. Des plaies s’inscrivent plus profondément dans la mémoire qu’un scrutin. Les acteurs politiques marocains feraient preuve de sagesse en allant à la rencontre de leurs adversaires avec respect plutôt que crainte, comme compatriotes et non comme ennemis.
 
Tous devraient préparer un projet de réforme suffisamment généreux pour dépasser les places des grandes villes ou l’agenda politique à courte vue de qui que ce soit. Espérons que l’été marocain ne connaisse pas de coups de chaleur.

Source: Libération

PRINCE MOULAY HICHAM
Moulay Hicham: "La solution au Maroc: une monarchie réformée"
Jean-Michel Demetz et Dominique Lagarde - L'Express - 15 mai 2011

C'est une figure atypique dans l'establishment du monde arabe. Prince authentique, cousin germain du roi Mohammed VI du Maroc, Hicham ben Abdallah el-Alaoui, dit Moulay Hicham, est aussi, par sa mère, le petit-fils de Riyad es-Solh, le premier des Premiers ministres libanais issu de l'une des plus grandes familles sunnites du pays, le cousin du prince saoudien Al-Walid bin Talal et un "ami d'enfance" du roi Abdallah de Jordanie. Ce lignage ne l'empêche pas de professer des idées démocratiques. Chercheur aux Etats-Unis, homme d'affaires dans le Golfe et en Thaïlande, investi dans le business écolo, c'est un homme dont la parole est libre. Tout juste débarqué de Malaisie, où il tournait pour sa fondation un documentaire sur les combats pour la démocratie dans le monde, il donne son éclairage sur le bouillonnement qui agite le monde arabo-musulman.

La mort d'Oussama ben Laden fait-elle de lui un mythe?

Chez les Occidentaux, peut-être, pas chez les Arabes... Ben Laden a perdu son ascendant, dès 2004, lorsque les opinions ont pris conscience que ses victimes étaient pour la plupart musulmanes. Vous n'avez jamais cessé de plaider pour la démocratisation du monde arabe. Au point qu'en 1995 Hassan II vous avait fermé, pendant quelque temps, les portes du palais.
 
Comment expliquez-vous la vague revendicatrice à laquelle on assiste aujourd'hui et qui n'épargne aucun pays, du Golfe à l'Atlantique?

Au-delà des facteurs conjoncturels, il y a des raisons de fond. A commencer par la nature des régimes en place. Certains sont complètement fermés, les autres pratiquent une ouverture de façade. Du coup, les structures de médiation - partis, syndicats, associations - censées représenter la société civile sont complètement décrédibilisées. Au bout du compte, on se retrouve avec des élites dominantes aliénées, coupées du pays réel, appuyées sur des appareils sécuritaires. En outre, l'ouverture économique imposée par la mondialisation, encensée par les bailleurs de fonds internationaux, n'a en réalité profité qu'aux élites. Faute d'une politique de redistribution, la croissance s'est accompagnée d'une paupérisation et d'une précarisation des classes moyennes. Enfin, il faut noter l'évolution démographique de ces pays. Le passage de la famille élargie à la famille nucléaire, l'accession des femmes à la vie active et à la vie publique ont considérablement modifié la donne. Parallèlement, l'accès généralisé à de nouveaux moyens de communication a rendu illusoire le monopole des Etats sur l'information et ouvert les populations au monde extérieur. Avant même l'arrivée des nouvelles technologies, l'entrée dans tous les foyers de la chaîne Al-Jazira avait constitué une révolution !
 
Et quel a été le déclic?

Le sentiment d'une dignité bafouée. Cette notion de dignité est essentielle si l'on veut comprendre ce qui se passe actuellement. Les concepts qui prévalaient jusqu'ici, notamment l'honneur de la nation, relevaient d'une approche collective. La dignité, elle, est une exigence de l'individu. J'ajoute que les révélations de WikiLeaks ont joué un rôle en dévoilant aux yeux de tous le mépris dans lequel les gouvernants tiennent les citoyens.
 
Cette révolte débouche sur une revendication démocratique, pratiquement jamais sur une revendication religieuse, même si les mouvements islamistes tentent de prendre le train en marche: pourquoi?

Parce qu'il s'agit d'un mouvement citoyen! Ses jeunes animateurs récusent à la fois l'autoritarisme des régimes en place et le discours idéologique des islamistes. Ils ne veulent ni despotisme ni théocratie. Ils appartiennent à une génération mondialisée, post-idéologique, qui privilégie l'autonomie du sujet et l'individu. Elle refuse le repli identitaire, islamiste ou pas, et aspire à épouser des valeurs universelles. On est à la fois dans le "printemps des peuples" de 1848 pour l'embrasement, et en plein mai 1968, pour son versant romantique. Reste à savoir si ces jeunes manifestants seront capables de transformer l'essai en donnant à leur démarche un contenu plus politique. Mais aujourd'hui on s'installe dans une guerre des tranchées, entre les régimes assiégés et les mouvements démocratiques.
 
Comment voyez-vous évoluer la situation en Tunisie et en Egypte? Etes-vous optimiste?

Les deux situations ne sont pas identiques. Je suis optimiste en ce qui concerne la transition démocratique en Tunisie, plus circonspect sur l'Egypte. L'armée y a toujours été la colonne vertébrale du régime. Elle s'est désolidarisée du chef de l'Etat sous la pression de la rue, mais elle reste aux affaires et gardera, à mon avis, longtemps encore son rôle de faiseur de rois. La tentation de constituer, sur les décombres de l'ancien régime, un parti de l'ordre réunissant islamistes, hommes d'affaires et anciens opposants, au détriment des réformateurs, est réelle.
 
En Syrie, pensez-vous que le régime puisse à son tour tomber?

Oui, si la révolte persiste et si elle atteint une ampleur telle que le pouvoir soit obligé de faire appel à l'armée, qui peut hésiter à tirer. Actuellement c'est la Garde républicaine, contrôlée par la minorité alaouite, qui conduit l'essentiel de la répression, avec le soutien de groupes paramilitaires. Mais il n'est pas sûr qu'elle soit capable de faire face à un soulèvement généralisé. C'est une problématique qui existe dans tous les régimes fermés, dès lors qu'ils sont confrontés à une insurrection.
 
Dans les royaumes, les manifestants ne demandent pas au souverain de "dégager", mais de réformer le système. Les rois seraient-ils plus légitimes que les dictateurs républicains?

L'institution monarchique est à la fois une institution d'arbitrage et le symbole de l'identité de la nation. Les populations de ces pays adhèrent majoritairement à ce concept. Mais cela pourrait bien, à terme, ne plus être le cas si ces monarchies ne prennent pas en compte l'aspiration des peuples au changement. Or elles peinent à faire face à cette urgence, notamment lorsqu'il s'agit de monarchies de droit divin.
 
Au Maroc justement, les pouvoirs religieux de Mohammed VI, qui a chargé une commission de réfléchir à la réforme des institutions, sont aujourd'hui largement débattus. Les jeunes du Mouvement du 20 février, à l'origine des manifestations, remettent en cause l'article de la Constitution qui souligne le caractère sacré de la personne du roi. Ils s'interrogent aussi sur son rôle de commandeur des croyants. Jusqu'où faut-il aller dans la réforme?

La "sacralité" n'est pas compatible avec la démocratie. On peut concevoir que la personne du roi soit inviolable, parce qu'il est le représentant de la nation. On peut conserver une commanderie des croyants si celle-ci est dotée d'une dimension morale, un peu comme la reine au Royaume-Uni est chef de l'église d'Angleterre et Defender of the Faith. Mais il faut renoncer au caractère sacré de la personne du roi. Si on garde cette notion-là, copiée sur l'absolutisme français, au milieu d'un dispositif institutionnel par ailleurs démocratique, tout sera biaisé. A terme, cela ne marchera pas.
 
La commission nommée par Mohammed VI peut-elle aller jusqu'à proposer la suppression de la sacralité de la personne du roi ?

Je crois que la monarchie marocaine a compris l'ampleur du défi, même si elle peine à y répondre. La commission est consultative. C'est le roi qui tranchera. Au Maroc toujours, l'ultragauche et une partie du Mouvement du 20 février demandent l'élection d'une assemblée constituante... C'est irréaliste. Cela signifierait la fin du régime. Historiquement, les assemblées constituantes servent à consommer la fin d'un régime.
 
Sur le fond, faut-il aller vers une monarchie à l'espagnole, comme le demandent certains? Ou plutôt concevoir une Constitution dans laquelle le roi aurait peu ou prou les pouvoirs d'un président français, avec un exécutif bicéphale, comme on l'entend parfois au Maroc?

En France, le chef de l'Etat et le Premier ministre sont l'un et l'autre issus de la souveraineté populaire. Au Maroc il y a deux légitimités, celle des urnes et celle de la tradition. On ne peut pas transposer la logique et la philosophie de la cohabitation et du domaine réservé. Il faut tourner la page, et le faire sans ambiguïté. Le Maroc doit s'inspirer des expériences des monarchies européennes tout en préservant ses traditions et sa culture.
 
Pensez-vous que la réforme ira jusque-là?

Soit la réforme tourne court, car elle ne va pas assez loin, et la contestation continuera. Soit le roi choisit d'aller au bout du processus, mais dans ce cas il risque de se voir demander des comptes, en particulier sur les choix de son entourage. Parce que le pouvoir a trop attendu et que le temps presse, on risque aujourd'hui de devoir tout faire en même temps. C'est un défi énorme, sans précédent. Réformer la Constitution, ce n'est pas seulement définir l'équilibre des pouvoirs et donner une dimension morale à la commanderie des croyants, c'est aussi faire en sorte que l'ensemble des activités de l'Etat s'inscrivent dans un cadre légal et rationnel.
 
Le défi, pour les autres monarchies arabes, est-il identique?

La problématique est pratiquement la même en Jordanie. Avec une fragilité supplémentaire qui tient à l'absence de profondeur historique de l'institution monarchique. Dans le Golfe, le processus sera plus long car il n'y a pas de société civile aussi développée. La rente pétrolière permet en outre de repousser les problèmes. Cela dit, à Bahreïn, la monarchie, en choisissant un camp contre l'autre, joue un jeu dangereux. Et au Koweït, cela fait dix ans qu'elle connaît des crises à répétition.
 
Comment jugez-vous l'attitude de l'Occident face au "printemps arabe"?

Les Occidentaux sont aveuglés par l'épouvantail islamiste. La France en particulier, qui devrait se réjouir de voir de jeunes Arabes descendre dans la rue au nom de ses propres valeurs, me semble repliée sur elle-même, ringardisée. Les Etats-Unis sont plus pragmatiques. Ils agissent en fonction de leurs intérêts stratégiques, au cas par cas.
 
Est-il exact que vous avez été l'un des consultants qui ont participé, en 2009, à l'élaboration du discours du Caire de Barack Obama?

J'ai en effet été consulté, parmi bien d'autres. Contrairement aux autres présidents des Etats-Unis, Obama connaît la région et la comprend. Mais quand il a fait ce discours, il ne connaissait pas aussi bien que ses prédécesseurs les contraintes du système américain, notamment le poids, aux Etats-Unis, du lobby pro-israélien.
 
Comment devient-on l'avocat de l'ouverture démocratique des monarchies arabes quand on est le neveu de Hassan II?

Des études à l'étranger, l'ouverture au monde sans doute. Et un intérêt, très tôt stimulé, pour les problèmes sociaux...
 
Mais vous restez monarchiste?

Oui. Je reste convaincu qu'un changement dans le cadre d'une monarchie réformée représente la solution la moins coûteuse pour le Maroc. Je mentirais si j'affirmais que la biologie est étrangère à cette conviction.
 
Vos prises de position vous ont valu quelques ennuis avec votre oncle Hassan II. Puis avec votre cousin Mohammed VI...

Avec Mohammed VI surtout, d'autant que son entourage pèse davantage qu'autrefois celui de Hassan II. J'ai fait l'objet de campagnes, j'ai été en butte à des tracasseries...
 
Où en sont aujourd'hui vos relations avec lui?
Depuis dix ans, je ne me suis rendu qu'une seule fois au palais royal. Je n'ai vu le roi que deux ou trois fois, lors de réunions de famille. Restent les souvenirs d'une enfance et d'une jeunesse partagées. Le sentiment aussi d'appartenir à une même famille. C'est un élément constitutif de mon identité.
Propos recueillis par Jean-Michel Demetz et Dominique Lagarde

Richard Dumas/Agence Vu pour L'Express

Source: L'Express

PRINCE MOULAY HICHAM
Le prince Moulay Hicham analyse le discours du Roi du Maroc
Interview - France 24 - 14 mars 2011

Commentaires sur le discours du Roi Mohamed VI prononcé le 9 mars 2011

PRINCE MOULAY HICHAM
Le prince Moulay Hicham: "Le Maroc ne fera probablement pas exception"
Ignacio Cembraro - El Pais - 31 janvier 2011

Le prince Moulay Hicham (46 ans), troisième dans la ligne de succession au trône alaouite, se penche sur les révoltes qui secouent le monde arabe depuis fin décembre. Il prévoit que, d'une façon ou d'une autre, le Maroc n'y échappera pas. Moulay Hicham, qui a écrit de nombreux articles sur le monde arabe et parraine un centre de recherches sur cette région à l'Université de Princeton, entretien des rapports conflictuels avec son cousin germain, le Roi Mohamed VI du Maroc.
 
Question. Est-ce que 2011 sera pour le monde arabe ce que fut 1989 pour le communisme ?

Réponse. Le cours de l'histoire a déjà changé avec le renversement du régime de Ben Ali et quelle que soit l'issue de la crise égyptienne, il est évident que l'ancien régime ne saurait être préservé en l'état. Il faut donc conjuguer le changement au présent et pas au futur. Par ailleurs, le mur qui rendait impossible le soulèvement populaire était le mur de la peur, érigé dans la tête de chacun. Il se trouve que ce mur-ci s'est écroulé, ce qui a donné naissance à des mouvements de contestation démocratique dans le monde arabe. A vrai dire, la crise que connaissent les pouvoirs autoritaires pouvait être devinée depuis longtemps. Seulement, jusqu'aux derniers évènements, elle ne se traduisait que par un malaise profond. La nouveauté est dans le déclic qui a causé des éruptions et s'exprime par une lame de fond dans toute la région.
 
Q. Ces révolutions tunisienne, égyptienne n'ont pas grand-chose à voir avec ce que nous avons connu jusqu'à présent dans le monde arabe.

R. C'est une rupture avec les schémas précédents qui guidaient les mouvements de contestation dans le monde arabe depuis plus de deux décennies: le conflit israélo-arabe n'est plus au coeur des nouveaux mouvements de démocratisation, l'islamisme radical ne les inspire en rien. Mieux encore, l'acte fondateur de la révolution Jasmin en Tunisie a été l'immolation d'un jeune diplômé-chômeur, ce qui n'a aucun caractère religieux. Les nouveaux mouvements ne sont plus marqués par les anciens antagonismes comme l'anti-impérialisme, l'anti-colonialisme ou l'anti-sécularisme. Les manifestations de Tunis et du Caire ont été dépourvues de tout symbolisme religieux. C'est une rupture générationnelle qui réfute la thèse de l'exceptionnalisme arabe. De plus, ce sont les nouvelles technologies de communication de l'internet qui animent ces mouvements. Ceux-ci proposent une nouvelle version de la société civile où le refus de l'autoritarisme va de pair avec le rejet de la corruption. Ces mouvements sont nationalistes et non-autoritaires à la fois, ils sont pan-arabistes selon un nouveau modèle, en rupture avec la version anti-démocratique qui a sévi par le passé.
 
Q. Quelles leçons tirer pour le Maroc et pour l'ensemble du Maghreb ?

R. Le Maroc n'est pas encore touché mais il ne faut pas se leurrer sur ce fait: pratiquement tous les systèmes autoritaires vont être atteints par la vague de contestation et le Maroc ne fera probablement pas exception. Reste à savoir si cela se traduira par une contestation purement sociale ou par une revendication politique au sein des formations politiques en place, celles-ci étant enhardies par les récents événements. De toutes manières, il vaudrait mieux prévenir que guérir, procéder à l'ouverture bien avant que la vague de contestation ne déferle, plutôt qu'après. Il sera ainsi possible de préserver une certaine marge de manoeuvre. Sinon la crise rendra beaucoup plus malaisé le changement politique. C'est loin d'être un pari gagné car la dynamique de libéralisation politique lancée depuis la fin des années 90 s'est largement essoufflée. De ce fait redynamiser la scène politique marocaine dans ce contexte régional sans tomber dans la radicalisation sera un défi majeur.
 
Q. En quoi le Maroc ressemble-t-il a su voisin tunisien ?

R. Par rapport à la Tunisie, il est vrai que le Maroc présente davantage de médiation sociale entre le pouvoir politique et les masses mais ces médiations sont sérieusement décrédibilisées et le jeu institutionnel qui les relie est largement verrouillé. La très faible participation aux dernières élections l'a clairement démontré. Par ailleurs, le Maroc, du fait de ses dimensions, présente des différences notables avec la Tunisie : sa population est plus diversifiée, son ancrage dans l'histoire est beaucoup plus ancien et la différentiation sociale est plus grande et plus variée. Néanmoins, le fossé entre classes sociales sape la légitimité du système politique et économique. Les diverses formes de clientélisme dans l'appareil d'Etat mettent en péril sa survie. Enfin, si la majorité des acteurs politiques reconnaissent la monarchie, il n'en demeure pas moins vrai qu'ils sont mécontents de la vaste concentration du pouvoir dans l'exécutif. Les nouveaux mouvements sociaux en Tunisie, au Yémen, en Jordanie, en Algérie et en Egypte ont mis en évidence la dignité du citoyen comme étant au centre du politique. Indépendamment des qualités humaines de l'individu, et même s'il s'agit d'un monarque éclairé, l'étendue du pouvoir monarchique depuis l'indépendance est incompatible de fait avec cette nouvelle dimension. Et la dignité du citoyen est devenue aujourd'hui fondamentale.
 
Q. Vous êtes depuis toujours un observateur du monde arabe. Vos conseils sont-ils demandés à Rabat en cette période de turbulences ?

R. Aucune partie, officielle ou officieuse, au Maroc ne m'a demandé mon avis. Le pays regorge d'intelligences et de ressources intellectuelles et politiques. Quant à moi, je compte préserver mon autonomie intellectuelle. Du reste, j'ai mes propres obligations dans le cadre de diverses institutions internationales et mon propre travail.
 
 
Q. L'Europe craint l'instabilité sur sa rive sud, une poussée de l'islamisme, une augmentation de l'émigration clandestine etc.

R. Ce n'est pas l'Europe qui est déterminante, pour une fois, ni l'Occident. Ces mouvements ont pris de court des régimes cajolés par l'Occident et, en particulier, en Afrique du Nord, par la France. C'est peut-être pour la première fois depuis l'ère coloniale que le monde arabe s'autodétermine, fait ses propres choix et se donne les moyens de sa démocratisation par des manifestations de rue qui n'ont pas été soutenues par l'Occident. Quant à l'Europe et plus globalement, le monde occidental, il doit se réveiller, arrêter de soutenir des dictatures non-viables et tout faire pour appuyer des mouvements qui visent le changement pluraliste dans la région. Il faut aussi sortir de la dichotomie manichéenne, encouragée par les régimes arabes, qui consiste à faire peur au nom de l'islamisme pour préserver le statu quo. Dans les nouveaux mouvements sociaux, la religion ne joue aucun rôle majeur. C'est plutôt une nouvelle génération sécularisée qui revendique sa liberté et sa dignité de citoyen face à des régimes qui agissent à l'encontre des droits de l'homme et du citoyen. Cela ne signifie pas pour autant que l'islam politique va jouer aucun rôle dans l'avenir des sociétés en voie de démocratisation. Il sera un élément parmi d'autres dans l'échiquier politique. Le problème majeur de ces mouvements n'est pas aujourd'hui l'islamisme mais l'absence de leadership politique.

Dans la presse
L'autre Maroc

'L'autre Maroc', un article de Moulay Hicham sur la revue française 'Pouvoirs'

Je sais que cette date restera gravée dans ma mémoire : nous sommes le jeudi 8 février 2018. Pour la première fois depuis le « changement », l'euphémisme français pour ce que mes compatriotes arabophones appellent plus justement thawra, « révolution », je suis de retour au Maroc.

Dans les médias
Printemps arabe, deux ans après

Interview de Moulay Hicham sur France 24, 13 novembre 2012

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