Le Maghreb entre autoritarisme et espérance démocratique
Par Hicham Alaoui, Le Monde Diplomatique, Novembre 2016

Alors que les turbulences politiques et la guerre balaient le Proche-Orient, Algérie, Maroc et Tunisie peuvent apparaître comme un pôle de stabilité dans le monde arabe. Une situation qui tient à la nature homogène des pouvoirs et des populations. Mais, exception faite de la Tunisie, l’ouverture démocratique n’a pas duré : les régimes en place continuent de s’arc-bouter sur leurs privilèges.
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Article publié sur Le Monde Diplomatique

"Moins ils connaissent l'islam, plus ils sont attirés par le djihad"
Par Céline Rastello, Le Nouvel Observateur, 26 novembre 2015

Pourquoi et comment certains jeunes basculent-ils, parfois très rapidement, vers ce que le sociologue Farhad Khosrokhavar appelle "l'illumination djihadiste" ? Puis, pour certains, vers le terrorisme ? "L'Obs" a questionné ce spécialiste des mécanismes de radicalisation, directeur d'étude à l'EHESS, et qui a notamment publié "Radicalisation" (Maison des sciences de l'homme, 2014).
 
 
Vous avez analysé les parcours de nombreux terroristes, de Khaled Kelkal à Abdelhamid Abaaoud. Ont-ils des traits communs qui permettraient de dégager une sorte de "profil" ?
 
- Kelkal, Merah, Nemmouche, Kouachi, Coulibaly, ceux qui ont perpétré les attentats du 13 novembre sont tous issus de quartiers populaires. La plupart ont grandi dans des familles décomposées où la figure du père a disparu ou s'est marginalisée. L'autorité du frère a pris la place du père. C'est très net chez Merah. Et beaucoup de ces jeunes viennent de quartiers où le modèle dominant pour eux n'est pas celui de la légalité. S'il n'a pas été incarcéré, Ismaël Omar Mostefaï a été condamné 8 fois. Deux des frères Abdeslam étaient, semble-t-il, connus pour des délits. Beaucoup ont eu des démêlés avec la justice ou sont passés par la case prison, qui reste un trait dominant, une étape de socialisation déviante. Contrairement à des jeunes de classe moyenne - dont un certain nombre sont partis en Syrie à partir de 2013 - qui vont vivre l'incarcération comme une forme de perte de dignité, c'est un moyen pour les autres de gagner un galon. Beaucoup m'ont dit : "après, quand on sort de prison, on nous prend au sérieux".
 
Le milieu social dont ils sont issus est-il déterminant dans leur basculement vers le terrorisme ?
 
- Oui. Les terroristes proviennent d'une classe sociale que les anglo-saxons appellent "disaffected youth." Une jeunesse déclassée qui se sent rejetée, marginalisée, victimisée. Elle éprouve un fort sentiment de haine de la société, un sentiment d'indignité profondément intériorisé. Tant que cette jeunesse se cantonne à une forme de déviance, elle trouve comment tirer son épingle du jeu sans passer par l'idéologie. Mais si tout à coup elle tombe dans une "illumination djihadiste" -qui peut ou non survenir en prison- ça change fondamentalement la donne. On appelle ces jeunes des "born again". Comme si une nouvelle vie commençait pour eux. Un nouveau type d'engrenage se met alors en branle.
 
 
Vous parlez "d'illumination djihadiste", comme s'ils quittaient leur identité, trouvaient une nouvelle issue...
 
- Oui, en quelque sorte. C'est comme une vocation. Surtout, cela permet une inversion du vecteur de l'indignité. Celui qui se sent jugé et condamné devient celui qui juge et condamne. L'insignifiant se fait chevalier de la foi, passe du mépris à un statut qui inspire la peur. La dernière étape, pour beaucoup, est le voyage initiatique dans un pays où ils apprennent à manier les armes, à fabriquer de l'explosif... Ce voyage leur apprend surtout à se dénationaliser, à perdre toute identification nationale et à devenir étranger. Ils prennent une nouvelle identité, déshumanisent totalement l'adversaire. A leur retour, certains sont prêts à faire des choses défiant l'imagination. En l'occurrence, et c'est une nouvelle étape qui a été franchie lors des récents attentats, à tuer indistinctement, aveuglément. Les derniers attentats sont inédits dans l'horreur.
 
 
Les terroristes frappent toujours plus fort. Comment l'analysez-vous ?
 
- Daech est extrêmement puissant, dangereux. Ils ont une assise territoriale, une communication professionnelle et, selon la façon dont on compte, environ 25.000 volontaires étrangers... La situation en Syrie a fait que les vocations se sont démultipliées, par plus de 10. On trouve aux alentours de 5.000 Européens en Syrie, dit-on, et autour d'un millier -un peu plus- de Français. On a aussi, côté belge, 400 djihadistes : en proportion, c'est le taux le plus important en Europe. L'insuffisance des services de renseignement et d'intelligence n'y est pas pour rien.
 
Face à l'Europe du djihadisme, l'Europe de la sécurité n'existe pas. Qu'entendez-vous par "Europe du djihadisme" ?
 
- Les djihadistes ont compris qu'ils pouvaient passer au travers des frontières nationales grâce à Schengen. On peut monter une opération en Belgique et l'exécuter en France. Car il n'y a pas de service de renseignements europeéen. Les services nationaux sont marqués par leur histoire, leur culture du secret qu'ils ne sont pas prêts à abandonner du jour au lendemain. Ils communiquent chichement, donnent le minimum. L’Europe est démunie face à ce djihadisme qui est en avance sur elle en terme de projet d’attaque et de complot. Elle ne veut pas abandonner Schengen qu'elle considère comme un acquis, et le fait de créer un service de renseignement européen poserait un problème politique à chaque pays. Mais c'est un fait : on est déjà dépassés. Après le 11 septembre, les Etats-Unis ont embauché plusieurs centaines de milliers d'agents. C'est un exemple, mais il y a en France et en Europe un vrai problème de moyens et de personnel qualifié. La preuve : plusieurs jeunes identifiés par les services ont pu passer à travers les mailles du filet. On a en Europe une armée de réserve de djihadistes. Les services de renseignement dans les pays européens peuvent gérer quelques centaines d'individus, or maintenant ils sont plusieurs milliers. L'insuffisance des services de renseignement et de police et l'absence d'une instance européenne dépassant les atavismes nationaux sont très problématiques. Ces services sont eux-mêmes défaillants, ils sont dans l'incapacité d'affronter les problèmes auxquels ils doivent faire face.
 
 
Vous écrivez dans "Le jihadisme, le comprendre pour mieux le combattre"*, que ce qui attire les jeunes djihadistes en Europe est moins l'islam en tant que religion que ce qu'elle symbolise. Est-ce à dire que ces jeunes connaissent peu cette religion ?
 
 
- Exactement. Ils n'en ont même aucune connaissance. Ou à peine. Beaucoup ignorent même la façon de pratiquer les prières quotidiennes. Moins ils connaissent l'islam, plus ils sont attirés par le djihad. C'est la sacralisation de leur haine de la société. Ça leur donne un contenu, mais sans sens religieux. Ces jeunes sont pour la grande majorité déreligionisés. Ils ont en commun un problème d'identité fort, et cette dimension agonistique de l'islamisme radical les attire, les arrange aussi. La dimension religieuse s'estompe alors à la faveur de la dimension antagonique de cet islam qu'ils réduisent à ce qu'ils appellent le djihad. Un djihad qui représente à leurs yeux une lutte à mort contre l'Occident arrogant dont ils pensent qu’il faut l’abattre. Le sentiment purement religieux est vraiment dérisoire dans leur vision du monde.
 
 
Le traitement médiatique du phénomène djihadiste joue-t-il selon vous un rôle dans le processus de radicalisation ?
 
- Oui, un rôle important. Surtout pour les jeunes. Ça leur donne une stature. Les médias font des djihadistes une sorte de "superstars". C'est un effet pervers. Mais même si les médias ne parlaient pas d'eux, on trouverait nécessairement des choses sur différents sites Internet. C'est ce qu'on pourrait appeler les conditions modernes d’un narcissisme profondément ancré chez les jeunes. Ils veulent être quelqu'un. La djihadisation leur offre cette capacité de s'affirmer. Je les appelle des "héros négatifs". Plus on les déteste, plus ils se sentent rehaussés dans leur légitimité. Ils font tout pour que cette légitimité soit magnifiée par ceux qui les détestent, dont les médias. Il y a évidemment également une dimension exhibitionniste.
 
 
Le gouvernement a annoncé la création de centres de "déradicalisation". Qu'en pensez-vous ?
 
- La France est particulièrement en retard sur ce point. Mais mieux vaut tard que jamais. De toute façon, on n'a plus le choix. Certains jeunes -je ne parle pas des terroristes- sont condamnés à des peines allant de 5 à 15 ans. Ils auront la trentaine quand ils sortiront de prison, avec entre 30 et 40 ans devant eux. Il faut y penser, et absolument mettre en place ces centres, trouver des moyens de convaincre du caractère catastrophique du djihadisme. On y parviendra au moins pour certains. Ce sera déjà ça.
 
Propos recueillis par Céline Rastello *
 
"Le jihadisme, le comprendre pour mieux le combattre", de David Bénichou, Farhad Khosrokhavar, Philippe Migaux (Plon)

'Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste'
Olivier Roy, Le Monde, 30 novembre 2015

La France en guerre ! Peut-être. Mais contre qui ou contre quoi ? Daech n’envoie pas des Syriens commettre des attentats en France pour dissuader le gouvernement français de le bombarder. Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle.
 
L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte. Le ralliement de ces jeunes à Daech est opportuniste : hier, ils étaient avec Al-Qaida, avant-hier (1995), ils se faisaient sous-traitants du GIA algérien ou pratiquaient, de la Bosnie à l’Afghanistan en passant par la Tchétchénie, leur petit nomadisme du djihad individuel (comme le « gang de Roubaix »). Et demain, ils se battront sous une autre bannière, à moins que la mort en action, l’âge ou la désillusion ne vident leurs rangs comme ce fut le cas de l’ultragauche des années 1970.
 
Il n’y a pas de troisième, quatrième ou énième génération de djihadistes. Depuis 1996, nous sommes confrontés à un phénomène très stable : la radicalisation de deux catégories de jeunes Français, à savoir des « deuxième génération » musulmans et des convertis « de souche ». Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire. Quelques milliers sur plusieurs millions Deux lectures aujourd’hui dominent la scène et structurent les débats télévisés ou les pages opinions des journaux : en gros, l’explication culturaliste et l’explication tiers-mondiste.
 
La première met en avant la récurrente et lancinante guerre des civilisations : la révolte de jeunes musulmans montre à quel point l’islam ne peut s’intégrer, du moins tant qu’une réforme théologique n’aura pas radié du Coran l’appel au djihad.
 
La seconde évoque avec constance la souffrance postcoloniale, l’identification des jeunes à la cause palestinienne, leur rejet des interventions occidentales au Moyen-Orient et leur exclusion d’une société française raciste et islamophobe ; bref, la vieille antienne : tant qu’on n’aura pas résolu le conflit israélo-palestinien, nous connaîtrons la révolte.
 
Mais les deux explications butent sur le même problème : si les causes de la radicalisation étaient structurelles, alors pourquoi ne touche-t-elle qu’une frange minime et très circonscrite de ceux qui peuvent se dire musulmans en France ? Quelques milliers sur plusieurs millions. Car ces jeunes radicaux sont identifiés ! Tous les terroristes qui sont passés à l’action avaient leur fameuse fiche « S ». Je n’entre pas ici dans la question de la prévention, je remarque simplement que l’information est là et accessible. Alors regardons qui ils sont et essayons d’en tirer des conclusions. Islamisation de la radicalité Presque tous les djihadistes français appartiennent à deux catégories très précises : ils sont soit des « deuxième génération », nés ou venus enfants en France, soit des convertis (dont le nombre augmente avec le temps, mais qui constituaient déjà 25 % des radicaux à la fin des années 1990).
 
Ce qui veut dire que, parmi les radicaux, il n’y a guère de « première génération » (même immigré récent), mais surtout pas de « troisième génération ». Or cette dernière catégorie existe et s’accroît : les immigrés marocains des années 1970 sont grands-pères et on ne trouve pas leurs petits-enfants parmi les terroristes. Et pourquoi des convertis qui n’ont jamais souffert du racisme veulent-ils brusquement venger l’humiliation subie par les musulmans ? Surtout que beaucoup de convertis viennent des campagnes françaises, comme Maxime Hauchard, et ont peu de raisons de s’identifier à une communauté musulmane qui n’a pour eux qu’une existence virtuelle. Bref, ce n’est pas la « révolte de l’islam » ou celle des « musulmans », mais un problème précis concernant deux catégories de jeunes, originaires de l’immigration en majorité, mais aussi Français « de souche ». Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité.
 
Qu’y a-t-il de commun entre les « deuxième génération » et les convertis ? Il s’agit d’abord d’une révolte générationnelle : les deux rompent avec leurs parents, ou plus exactement avec ce que leurs parents représentent en termes de culture et de religion. Les « deuxième génération » n’adhèrent jamais à l’islam de leurs parents, ils ne représentent jamais une tradition qui se révolterait contre l’occidentalisation. Ils sont occidentalisés, ils parlent mieux le français que leurs parents. Tous ont partagé la culture « jeune » de leur génération, ils ont bu de l’alcool, fumé du shit, dragué les filles en boîte de nuit. Une grande partie d’entre eux a fait un passage en prison. Et puis un beau matin, ils se sont (re)convertis, en choisissant l’islam salafiste, c’est-à-dire un islam qui rejette le concept de culture, un islam de la norme qui leur permet de se reconstruire tout seuls. Car ils ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture « occidentale », devenues symboles de leur haine de soi. La clé de la révolte, c’est d’abord l’absence de transmission d’une religion insérée culturellement. C’est un problème qui ne concerne ni les « première génération », porteurs de l’islam culturel du pays d’origine, mais qui n’ont pas su le transmettre, ni les « troisième génération », qui parlent français avec leurs parents et ont grâce à eux une familiarité avec les modes d’expression de l’islam dans la société française : même si cela peut être conflictuel, c’est « dicible ».
 
Si on trouve beaucoup moins de Turcs que de Maghrébins dans les mouvements radicaux, c’est sans doute que, pour les Turcs, la transition a pu être assurée, car l’Etat turc a pris en charge la transmission en envoyant instituteurs et imams (ce qui pose d’autres problèmes, mais permet d’esquiver l’adhésion au salafisme et à la violence). Des jeunes en rupture de ban Les jeunes convertis par définition adhèrent, quant à eux, à la « pure » religion, le compromis culturel ne les intéresse pas (rien à voir avec les générations antérieures qui se convertissaient au soufisme) ; ils retrouvent ici la deuxième génération dans l’adhésion à un « islam de rupture », rupture générationnelle, rupture culturelle, et enfin rupture politique. Bref, rien ne sert de leur offrir un « islam modéré », c’est la radicalité qui les attire par définition.
 
Le salafisme n’est pas seulement une question de prédication financée par l’Arabie saoudite, c’est bien le produit qui convient à des jeunes en rupture de ban. Du coup, et c’est la grande différence avec les cas de jeunes Palestiniens qui se lancent dans les formes diverses d’intifada, les parents musulmans des radicaux français ne comprennent pas la révolte de leur progéniture. De plus en plus, comme les parents des convertis, ils essaient d’empêcher la radicalisation de leurs enfants : ils appellent la police, ils vont en Turquie pour tenter de les ramener, ils craignent, à juste titre, que les aînés radicalisés n’entraînent les plus jeunes. Bref, loin d’être le symbole d’une radicalisation des populations musulmanes, les djihadistes font exploser la fracture générationnelle, c’est-à-dire tout simplement la famille. En rupture avec leur famille, les djihadistes sont aussi en marge des communautés musulmanes : ils n’ont presque jamais un passé de piété et de pratique religieuse, au contraire. Les articles des journalistes se ressemblent étonnamment : après chaque attentat, on va enquêter dans l’entourage du meurtrier, et partout c’est « l’effet surprise : « On ne comprend pas, c’était un gentil garçon (variante : “Un simple petit délinquant”), il ne pratiquait pas, il buvait, il fumait des joints, il fréquentait les filles… Ah oui, c’est vrai, il y a quelques mois il a bizarrement changé, il s’est laissé pousser la barbe et a commencé à nous saouler avec la religion. » Pour la version féminine, voir la pléthore d’articles concernant Hasna Aït Boulahcen, « Miss Djihad Frivole ». Inutile ici d’évoquer la taqiya, ou dissimulation, car une fois born again, les jeunes ne se cachent pas et étalent leur nouvelle conviction sur Facebook. Ils exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés. Cet individualisme forcené se retrouve dans leur isolement par rapport aux communautés musulmanes. Peu d’entre eux fréquentaient une mosquée. Leurs éventuels imams sont souvent autoproclamés. Leur radicalisation se fait autour d’un imaginaire du héros, de la violence et de la mort, pas de la charia ou de l’utopie. En Syrie, ils ne font que la guerre : aucun ne s’intègre ou ne s’intéresse à la société civile. Et s’ils s’attribuent des esclaves sexuelles ou recrutent de jeunes femmes sur Internet pour en faire des épouses de futurs martyrs, c’est bien qu’ils n’ont aucune intégration sociale dans les sociétés musulmanes qu’ils prétendent défendre. Ils sont plus nihilistes qu’utopistes.
 
Aucun ne s’intéresse à la théologie Si certains sont passés par le Tabligh (société de prédication fondamentaliste musulmane), aucun n’a fréquenté les Frères musulmans (Union des organistions islamiques de France), aucun n’a milité dans un mouvement politique, à commencer par les mouvements propalestiniens. Aucun n’a eu de pratiques « communautaires » : assurer des repas de fin de ramadan, prêcher dans les mosquées, dans la rue en faisant du porte-à-porte. Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’Etat islamique. Ils se radicalisent autour d’un petit groupe de « copains » qui se sont rencontrés dans un lieu particulier (quartier, prison, club de sport) ; ils recréent une « famille », une fraternité. Il y a un schéma important que personne n’a étudié : la fraternité est souvent biologique.
 
On trouve très régulièrement une paire de « frangins », qui passent à l’action ensemble (les frères Kouachi et Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud qui « kidnappe » son petit frère, les frères Clain qui se sont convertis ensemble, sans parler des frères Tsarnaev, auteurs de l’attentat de Boston en avril 2013). Comme si radicaliser la fratrie (sœurs incluses) était un moyen de souligner la dimension générationnelle et la rupture avec les parents. La cellule s’efforce de créer des liens affectifs entre ses membres : on épouse souvent la sœur de son frère d’armes. Les cellules djihadistes ne ressemblent pas à celles des mouvements radicaux d’inspiration marxiste ou nationaliste (FLN algérien, IRA ou ETA). Fondées sur des liens personnels, elles sont plus imperméables à l’infiltration.
 
Les terroristes ne sont donc pas l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, mais reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes.

Dossier d'approfondissement "Terrorisme"

Pour approfondir l'actualité dramatique de ces dernières semaines:
‘Ces jeunes qui se radicalisent’ par Farhad Khoskhokavar
Spécialiste de l’islam et auteur d’un ouvrage récent sur la radicalisation, le sociologue Farhad Khosrokhavar revient sur les raisons de ce phénomène en France.
 
Pour lire l'intégralité de l'article:
https://lejournal.cnrs.fr/articles/ces-jeunes-qui-se-radicalisent
 
‘Battle lines- Want to understand the jihadis, read their poetry’ by Robyn Creswell and Bernard Haykel
 
http://www.newyorker.com/magazine/2015/06/08/battle-lines-jihad-creswell...
 
‘Le jihad est aujourd’hui la seule cause sur le marché’ par Olivier Roy
 
http://www.liberation.fr/planete/2014/10/03/le-jihad-est-aujourd-hui-la-...
 
'Gone with the Wind, 4 years after the Arab Spring’ par Moulay Hicham
 
http://www.mena.northwestern.edu/documents/MHWhitePaper.pdf
 

Le djihadisme européen reflet de la crise du politique
Par Farhad Khosrokhavar, Orient XXI, 20 juillet 2015

La migration des jeunes Européens vers la Syrie pour rallier l’organisation de l’État islamique (OEI) est en soi des plus « contre-intuitives ». Après tout, les guerres civiles dans le monde arabe — comme celle de l’Algérie dans les années 1990 — n’ont attiré, par le passé, qu’un nombre fort limité d’Européens musulmans ou convertis. La guerre en Afghanistan dans les années 1980 a attiré moins d’une centaine d’Européens ; de même, celle de l’Irak en 2003 a vu l’engagement d’un nombre incomparablement moindre que celle de la Syrie. Nous sommes face à un fait majeur qui renvoie autant à la situation en Syrie qu’au malaise des jeunes Français et plus généralement des jeunes Européens.
 
Les jeunes qui s’aventurent aujourd’hui dans l’entreprise djihadiste sont d’un côté issus du prolétariat, de l’autre des classes moyennes. Comment expliquer ce phénomène ? Pour commencer, il y a un sentiment d’injustice profond devant le drame syrien. La plupart des jeunes évoquent les dimensions monstrueuses de cette tragédie et leur indignation. Mais au-delà, il y a aussi un sentiment « humanitaire » qu’expriment en particulier les jeunes des classes moyennes (ceux des cités ne s’y réfèrent pas en règle générale) et qui les pousse à agir. En tant que pré-adultes (des jeunes post-adolescents) ou adultes (souvent des post-adolescents attardés, nous disent les psychanalystes), ils cherchent à devenir pleinement adultes en passant une épreuve qui ressemble à un rite de passage. L’affrontement de la mort est le vrai tremplin qui les fait passer de cette enfance mal assumée à la plénitude de leurs facultés par l’affrontement de la mort.
 
Mais il existe une dimension fondamentale du malaise des jeunes, quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent : un horizon bouché. Pour les jeunes des quartiers populaires, le politique est l’affaire des autres, ils n’y trouvent aucune promesse d’ascension sociale. Pour les jeunes des classes moyennes, le politique ne parvient plus à leur assurer un avenir comme citoyens actifs, dotés d’un travail, l’État-nation régulant leur vie économique et sociale et encadrant les disparités de classes.
 
 
"LIBÉRATION" DE L’INDIVIDU ICI-BASS ET DANS L’AU-DELÀ
 
Ce malaise est la conséquence de l’effondrement du politique comme forme de sacré immanent. L’utopie politique ayant disparu, la réalisation de soi cherche d’autres horizons et le religieux djihadiste présente cet attrait majeur de combiner la « libération » de l’individu ici-bas et dans l’au-delà. On est sauvé dans ce monde comme dans l’autre, là où l’une et l’autre alternative ne revêtent plus de sens dans un monde où la peur du déclassement guette les nouvelles générations et où l’individualisme atomisé efface la capacité d’empathie.
 
En France le politique a joué, depuis la révolution de 1789, un rôle majeur dans la définition de soi des citoyens. La politique a rempli plusieurs rôles qui s’articulaient autour d’un pôle essentiel : la promotion socio-économique et politique des citoyens et une intersubjectivité fondée sur la conviction de bâtir une nation dans une communauté de destin. Même pauvre, le citoyen pouvait espérer s’en sortir, non seulement à titre individuel, mais en s’identifiant à une cause universelle comme la libération du prolétariat du joug du capitalisme ou encore, la réalisation de l’égalité républicaine par le truchement de l’école et par l’intervention de l’État. Le politique jouait aussi un rôle fondamental dans la subjectivité des citoyens : celui de la prise en charge de leur dignité. On pouvait être pauvre mais digne, l’identification à la cause commune des prolétaires permettant le dépassement de la condition matérielle vers un idéal de société conjugué au futur.
 
Cette construction citoyenne a volé en éclats depuis quelques décennies. Désormais, l’horizon est bouché. Contrairement au passé quand tout citoyen pouvait escompter que la génération d’après aurait une situation économique et sociale meilleure que la sienne, c’est à présent la peur du déclassement social qui étreint les jeunes, même ceux des classes moyennes. À la grande majorité des jeunes des classes populaires, l’amélioration de leur sort par des voies normales apparaît illusoire. « L’ascenseur social » est en panne, le déclassement est une menace profondément ressentie. Entre un jeune des classes moyennes qui craint la chute au bas de l’échelle sociale et un jeune des cités qui ne croit pas en sa propre promotion, le trait commun est désormais l’absence de confiance en l’avenir, d’espoir. Or, le djihadisme en reconstruit, mais sur de fausses prémisses ignorées par les jeunes, en quête d’une utopie qui donne sens à leur vie par le truchement du sacré (le métapolitique) et l’ouverture de perspectives de promotion individuelle (l’infrapolitique). Dans les deux cas, la nouvelle utopie pèche par excès et par défaut, et la conséquence en est une vision politique hyper-répressive et hyper-régressive, mais qui au début échappe à la vigilance des jeunes, enchantés de découvrir un horizon de sens prometteur.
 
Une Europe où le politique est en panne et où aucun projet global de société ne se conjugue au futur est propice à des formes mythifiées de politisation où la promesse du bonheur sur terre au nom d’une néo-oumma fantasmatique et d’une vision héroïque comme guerrier de la foi confèrent un sens à l’existence.
 
 
UN IMAGINAIRE POST-NATIONAL
 
Le djihadisme procède d’un nouvel imaginaire transnational qui révèle en Europe la crise de l’identité nationale. D’un peu partout en Europe, des jeunes d’origine musulmane ou des convertis, des couches populaires comme des classes moyennes se ruent vers la Syrie pour défendre le califat auto-proclamé de l’OEI comme expression d’un nouvel universalisme. Sa dimension répressive est occultée par un romantisme naïf et désincarné, lié à la virtualité de la Toile autant qu’à une vision de l’avenir qui a déserté l’Europe, faute d’une utopie politique constructive. Ce nouvel imaginaire s’ancre chez les post-adolescents dans un désir de passer à l’âge adulte par un rite de passage guerrier. Celui-ci opère au sein de cet imaginaire post-national qui fait désormais fi de la Nation et exprime l’aspiration à se fondre dans l’universalité mythifiée d’un empire où tous les musulmans, métaphoriques ou réels se retrouveraient par-dessus leur spécificité nationale. Il existe un universalisme dans la quête du nouveau califat qui ne se satisfait plus de l’horizon étale des pays européens. Cet état de fait est lié à l’incapacité de la Nation à assurer à l’individu juvénile une citoyenneté active. Comment celle-ci devrait-elle se décliner ? Par la perspective d’une vie décente et digne, avec le minimum de certitude de s’assumer dans le travail et dans le « vivre ensemble » selon la justice économique et sociale.
 
 
RETROUVER LE SENS DU SACRÉ
 
 
Le politique a longtemps fait office de sacré dans la société en déployant un horizon d’espérance. Sa désaffection ouvre la voie à un « religieux ensauvagé », d’autant plus que le religieux traditionnel (le christianisme pour une grande partie de la société française) a été évacué par une hyper-sécularisation et que le religieux islamique est inhibé dans son institutionnalisation par l’hyper-laïcisme. Dans les classes moyennes, l’appel du djihadisme doit être compris autant par l’attrait d’un monde irénique que l’organisation de l’État islamique fait miroiter aux yeux des jeunes que par le sentiment de vide qui les assaille dans un univers d’où le sacré est banni sous une forme quasiment inconsciente. Il n’est pas étonnant que les — rares — cas de jeunes juifs djihadistes soient recrutés dans des familles juives sécularisées ; le même constat vaut pour les catholiques et les protestants. L’hyper-sécularisation qui règne dans la société n’est pas profondément assumée. C’est la famille et l’état d’esprit général de la société qui l’imposent, quasiment comme une évidence primordiale. La désacralisation globale, c’est-à-dire la déchristianisation et plus globalement, la perte du sens du religieux libèrent l’imaginaire vers de nouveaux horizons hiératiques où la jeunesse va chercher un sens qui lui échappe. La désinstitutionnalisation du christianisme en France et plus généralement en Europe « ensauvage » le religieux et conduit la quête du sens vers le sectarisme sous toutes ses formes. Il s’agit d’une forme d’émancipation pour certains, mais pour d’autres, d’un abandon angoissant de l’individu à l’absence de repères eu égard au sacré. L’islam djihadiste combine plusieurs registres qui tiennent à l’exotisme d’une foi proposant un sens robuste du sacré et dont l’intransigeance même rompt avec la dilution du hieros (sacré) dans la société contemporaine. Les nombreux clivages au sein des familles favorisent par ailleurs la quête du sens en relation avec un sacré répressif qui se substitue à l’absence d’autorité. L’autoritarisme inflexible au sein de l’islam radical est dès lors désiré, justement pour son excès de répressivité. Tout se passe comme si une partie de la jeunesse combinait la quête de l’aventure, le romantisme révolutionnaire, l’aspiration à faire l’expérience de l’altérité (le sacré) et la volonté de s’éprouver en se soumettant de plein gré à une forme répressive de sens. Dans les sociétés européennes où l’hyper-sécularisation est synonyme de déni de toute transcendance et où l’insignifiance a englouti le politique, le sacré revient dans une configuration oppressive, autant par désir de s’éprouver au contact de l’Autre (l’expérience de l’altérité totale) que pour étreindre le bonheur en rupture avec la grisaille dont une partie de la jeunesse souffre et qu’on pourrait appeler le « mal de nivellement ».
 
 
L’ATTRAIT DE LA MORT VOLONTAIRE
 
C’est le vide du politique, en dernier ressort, qui explique et l’attrait d’un sacré ensauvagé et l’engagement des jeunes jusque dans la mort.
 
Le mouvement de Mai 1968 secouait le joug de toute transcendance indue : le patriarcat, les formes institutionnelles de religiosité chrétienne (surtout catholique), la hiérarchie politique ossifiée, la sexualité bridée. On cherchait à « faire l’amour, pas la guerre », on tentait d’assouvir son désir par la transgression, les femmes défiaient les tabous pour mettre fin à l’hégémonie patriarcale devenue insupportable… À présent, c’est l’inverse qui prévaut : on veut la guerre, on veut « cadrer » la sexualité pour échapper à l’anomie, on tente de lutter contre la libération féminine au nom d’une loi sacrée qui aurait raison du féminisme.
 
Dans ce système la mort revêt un sens éminent. C’est l’exercice de l’héroïsme juvénile qui donne sens à une mort voulue et assumée, à l’encontre de la lente et insidieuse mort sociale qui guette les jeunes des classes populaires, mais aussi, d’une autre manière, ceux des milieux plus aisés qui craignent par-dessus tout la prolétarisation.
 
À cette « mort sociale » subie on oppose la mort héroïque pleinement voulue. L’État islamique devient l’opérateur magique de cette mutation du sens de la mort. Par son truchement on se réalise dans les hauts faits guerriers dont on tente d’immortaliser les péripéties par des vidéos postées sur Facebook.
 
Les jeunes filles ne sont pas en reste : elles montrent autant d’attrait pour la violence que les hommes et surtout, elles entendent rompre avec l’instabilité moderne de la famille où la femme travaille dehors et élève les enfants au foyer, grâce au mythe du mariage solide contracté avec les djihadistes. Ces « guerriers de l’islam » sincères dans leur vœu de combattre jusqu’à la mort ne sauraient à leurs yeux faire preuve d’hypocrisie dans l’union maritale et le partage des rôles donne un sens à la vie commune que l’instabilité moderne a rendu illusoire.
 
À l’angoisse de la solitude moderne on substitue, homme et femme, une union mythique scellée dans le martyre masculin et l’abnégation féminine, tout cela sur fond d’une guerre qui paralyse les facultés mentales et engendre un sentiment euphorique de participation à une vie flamboyante, à une fête sanglante. Le ludique rejoint le tragique pour cette jeunesse qui s’est découverte seule face à un monde dont elle ne maîtrise pas les ressorts. Solitude vis-à-vis du monde libéral où la précarité de l’emploi rejoint l’individualisme atomisé du « chacun pour soi » et engendre un sentiment d’indignité que l’individu attribue à ses propres déficiences, faisant le bilan de ses échecs dans le monde du travail. Jadis la citoyenneté se déclinait par la stabilité du travail et la participation à la politique. À présent, ces deux composantes majeures de la citoyenneté ont volé en éclats. Dans le monde de la guerre à outrance, le sentiment de solitude oppressant ne disparaît qu’au profit de la mort réelle, d’autant moins crainte qu’elle semble ne pas vous atteindre, jusqu’au moment fatal où elle vous emporte, en dépit du sentiment d’immortalité des post-adolescents en quête de sensations fortes.
 
Le djihadisme des jeunes Européens se produit dans une période de crise où ce qui charpentait la vie collective, à savoir le politique capable de subjectivation au niveau de l’individu et du groupe, a perdu sa capacité de créer du sens collectivement partagé. Par l’expérience djihadiste se recrée un mythe, un sens sacré qui se substitue au vide laissé par le politique. Le libéralisme économique, loin de le combler, l’accentue au contraire.
 
FARHAD KHOSROKHAVAR
Article publié sur Orient XXI.

Henry Laurens: "Terrorisme, sûreté et droit de résistance à l'oppression"

Henry Laurens discute la question du terme de terrorisme dans l'histoire et des principes de la sûreté et de la résistance à l'oppression.

Lakhdar Brahimi - "Terrorisme et diplomatie"

Entretien avec Lakhdar Brahimi sur la question de la définition du terrorisme et les nouvelles difficultés pour la diplomatie onusienne.

Le syndrome de Frankenstein: dynamique contre-révolutionnaire et expansion jihadiste
Par Jean-Pierre Filiu

Lorsque Mary Shelley publie en 1818 Frankenstein ou le Prométhée moderne, c’est bel et bien le docteur Victor Frankenstein qui donne son nom au titre. Deux siècles et quelques dizaines d’adaptations littéraires et cinématographiques plus tard, Frankenstein désigne couramment le monstre créé par le docteur éponyme, et non plus celui-ci. Avec les réserves d’usage pour ce type de parallèle, il est possible de considérer que la focalisation légitime sur la montée en puissance de Daech, acronyme arabe du bien mal-nommé « Etat islamique » (en Irak et en Syrie), fait perdre de vue les Frankenstein arabes qui ont favorisé son émergence, ces despotes arabes prêts à tout pour ne pas céder une once de leur pouvoir absolu.
 
Il convient d’emblée de préciser que, contrairement au monstre inventé par Shelley, le phénomène jihadiste actuel ne saurait en aucun cas être réduit à une pure et simple « fabrication » des dictatures arabes. Mais celles-ci ont joué avec le feu en favorisant son développement pour contrer la contestation populaire apparue à l’hiver 2010-11, et diffusée dans l’ensemble de la région après la chute de Zein al-Abidine Ben Ali en janvier 2011, puis de Hosni Moubarak, le mois suivant.
 
Peu après le renversement du dictateur égyptien, un vétéran du renseignement américain me confiait ses craintes : « une défaite du mouvement démocratique donnerait une telle impulsion à la subversion jihadiste que le budget du contre-terrorisme devrait être, non pas doublé, mais triplé pour faire face à une menace d’une telle ampleur » .
 
C’est précisément dans cette situation que se trouve le monde arabe aujourd’hui, avec une Tunisie bien isolée dans le succès de sa transition démocratique. Plutôt que de m’intéresser à la dynamique propre de l’expansion jihadiste, traitée avec talents et pertinence au cours de ces deux journées, je me concentrerai plutôt sur la logique perverse, mais ô combien dévastatrice, qui a conduit des régimes militaires arabes à miser sur le repoussoir jihadiste pour étouffer la protestation des populations soumises à leur joug.
 
MAMELOUKS MODERNES ET MAFIAS SECURITAIRES
 
La thèse que je défends dans mon dernier livre souligne la responsabilité directe des dictatures arabes dans l’émergence et la consolidation de leur nemesis jihadiste. Je m’efforce ainsi d’expliquer le paradoxe apparent du gonflement parallèle dans le monde arabe des appareils « anti-terroristes », d’une part, et de la menace « terroriste » qu’ils sont censés combattre, d’autre part. En fait, ces deux types de forces, effectivement engagées dans un bras de fer sanglant, se retrouvent volontiers pour écraser un ennemi commun, la contestation démocratique et populaire.
 
Pour nourrir ma démonstration, j’ai mis en avant deux concepts dont je reconnais spontanément le caractère perfectible, ce qui m’amène à les soumettre au débat critique. Ce sont les concepts de « Mamelouks modernes », pour caractériser les dictatures militaires aujourd’hui sur la sellette, et de « mafias sécuritaires », pour décrire l’insertion des appareils « anti-terroristes » dans une mobilisation mondialisée contre une « terreur » au fond insaisissable, et donc invincible.
 
Sans rentrer dans les détails de ma démonstration, je me bornerai à en situer les trois cycles chronologiques dans lesquels je mets la crise actuelle en perspective : le cycle long de plus de deux siècles de la Nahda, la « Renaissance » arabe, ouvert en 1798 par l’expédition de Bonaparte en Egypte ; le cycle d’un demi-siècle des indépendances arabes, de 1922 à 1971, aboutissant à la souveraineté formelle d’Etats-Nations modernes ; le cycle de vingt ans de détournement de ces indépendances, de 1949 à 1969, par des cliques militaires qui évincent les élites nationalistes.
 
La crise actuelle qui secoue le monde arabe est, dans ce cadre interprétatif, une crise de type révolutionnaire, générée par le refus de la moindre réforme par les régimes qui ont accaparé par la force le fruit des combats pour l’indépendance anticoloniale. Il s’agit donc, selon moi, de la prolongation tragique de cette lutte des peuples pour leur auto-détermination. Dictateurs et jihadistes partagent en effet le même refus féroce de la souveraineté du peuple comme source de légitimité politique. Ce refus de la souveraineté populaire me paraît d’ailleurs un critère bien plus éclairant pour comprendre les convulsions en cours que les dichotomies usées jusqu’à la corde entre « laïcs » et « fondamentalistes » (sans même invoquer le paradigme sunnites/chiites).
 
Je range dans la catégorie des « Mamelouks modernes » les régimes militaires d’Algérie, d’Egypte, de la Syrie et du Yémen. Dans les trois premiers cas, une séquence de coups d’Etat et d’intrigues sanglantes a, selon un processus darwinien, sélectionné les plus implacables des despotes. S’agissant d’Ali Abdallah Saleh, c’est l’unification du Yémen autour de son pouvoir sans partage en 1990, douze ans après son installation à la tête du Nord-Yémen, qui fonde sa déclinaison locale des « Mamelouks ». Comme les Mamelouks d’Egypte et de Syrie, de 1260 à 1516, les « Mamelouks modernes » se sont constitués en castes coupées du reste de la population, dont ils accaparent les ressources au nom de la défense supposée des intérêts nationaux, en fait identifiés à ceux de la clique régnante. Comme alors, la tension est permanente entre la tentation dynastique du premier des Mamelouks et le refus d’une telle option par ses compagnons d’armes : le renversement de Moubarak par le Conseil Supérieur des Forces Armées (CSFA), en février 2011, participe de ce refus de la « république héréditaire », ou jamlaka, dont la Syrie des Assad reste à ce jour le seul exemple. Le parallèle à mon sens le plus éclairant entre Mamelouks « classiques » et « modernes » réside dans le détournement de légitimité au profit de leur pouvoir absolu. Baybars et ses successeurs se réclament du calife abbasside, rescapé de l’invasion mongole, mais ce calife au nom de qui la prière du vendredi est prononcée n’a aucune autorité réelle.
 
Les Mamelouks modernes feignent de consulter régulièrement un peuple dont la souveraineté est même inscrite dans la constitution, mais ces plébiscites au taux de participation discutable et aux résultats surréalistes ne visent qu’à renouveler sur un mode rituel l’asservissement supposé volontaire du peuple au despote (le parallèle entre « l’élection » présidentielle d’Abdelfattah Sissi en mai 2014 avec officiellement 97% des voix et de Bachar al-Assad, le mois suivant, avec 89%, est à cet égard sinistre). J’établis là une distinction claire entre ces Mamelouks modernes, organisateurs de plébiscites réguliers, et les tendances totalitaires à l’œuvre dans la Jamahiriyya de Moammar Qaddafi, indéfectiblement hostile à toute forme d’élection, et l’Irak de Saddam Hussein, qui n’eut recours à des scrutins unanimistes (près de 100% de votes supposés positifs) qu’en 1995 et 2002, soit deux décennies après sa prise du pouvoir, et avant tout en un geste de défi à l’encontre de l’ONU qui avait placé son pays sous sanction.
 
Quant aux « mafias sécuritaires », non contentes de livrer contre leur propre population la « guerre » qu’elles sont bien incapables de mener contre l’ennemi étranger, elles se nourrissent de la menace terroriste qu’elles prétendent combattre. Ce phénomène s’est naturellement amplifié avec le lancement par l’administration de George W. Bush de la « guerre globale contre la terreur », véritable aubaine stratégique pour les « Mamelouks modernes » : les militaires algériens y gagnent leur réhabilitation dans le jeu international, Moubarak insère l’Egypte dans la toile des black holes des centres clandestins de torture de « terroristes », tandis qu’Assad junior joue avec brio sur les deux tableaux du soutien à l’insurrection jihadiste en Irak, d’une part, et de la coopération sécuritaire avec les Etats-Unis contre les mêmes jihadistes, d’autre part (Abou Moussab al-Souri, capturé par la CIA au Pakistan en 2005, est ainsi livré secrètement à Damas pour éviter son incarcération fatalement problématique à Guantanamo). C’est cependant le Yémen d’Ali Abdallah Saleh qui surpasse en perversité le double jeu des autres « mafias sécuritaires ». C’est ce que j’appellerai, en dérivé du « syndrome de Frankenstein », le « syndrome du Wadi al-Masila». Ce site du Hadramaout, exploité par la compagnie canadienne Canoxy depuis 1994, est en effet « protégé » alors par un des oncles du président. Mais cette coûteuse « protection », imposée par l’exclusion des tribus locales, n’a fait qu’aggraver l’insécurité ambiante, augmentant par là même les coûts de la dite « protection » .
 
Durant la décennie suivante, l’association du régime Saleh à la « guerre globale contre la terreur » a vu =à la fois= la montée en puissance d ‘Al-Qaida pour la Péninsule arabique (AQPA) et la constitution de gardes prétoriennes, dirigées par le fils et le neveu du chef de l’Etat, vouées prioritairement à la défense du despote, alors même que les transferts depuis les Etats-Unis en armements, en savoir-faire et en financement étaient censés consolider des unités « anti-terroristes ». C’est un tel paradoxe apparent d’expansion de la menace jihadiste, sur fond de contre-révolution « anti-terroriste », que vit le monde arabe globalement aujourd’hui.
 
LA MATRICE ALGERIENNE ET L’HORREUR ANNONCEE
 
La « décennie noire » des années 90 en Algérie annonce à bien des égards l’horreur dans laquelle s’enfonce aujourd’hui le monde arabe, horreur qui n’a rien d’une fatalité, mais est bel et bien le résultat d’une politique assumée et inflexible des « Mamelouks modernes ». Les « décideurs », ainsi que l’on désigne en Algérie le cercle opaque du pouvoir militaire, déposent en janvier 1992 le président Chadli Bendjedid, coupable à leurs yeux d’être prêt à cohabiter avec une majorité islamiste au Parlement, et donc au gouvernement. Ce putsch, comparable à bien des égards au renversement de Moubarak par le CSFA en 2011, suspend le processus électoral, alors même que le Front islamique du Salut (FIS) avait remporté largement le premier tour des législatives. Il ouvre une guerre civile d’une violence inouïe, où le FIS, jugé trop légaliste, est vite supplanté par les commandos jihadistes du Groupe islamique armée (GIA). Malgré cent cinquante mille morts (de source officielle) et des milliers de disparus, les « décideurs » algériens ne sont jamais parvenus à « éradiquer » la menace jihadiste. Mais ils ont bel et bien enterré la possibilité d’un islamisme intégré plus ou moins harmonieusement dans le jeu politique.
 
C’est exactement la ligne suivie par le général Abdelfattah Sissi à la suite de son coup d’Etat de juillet 2013 contre Mohammed Morsi, le premier président démocratiquement élu de l’histoire de l’Egypte. Plus d’un millier de membres des Frères musulmans, sont tués dans l’écrasement des rassemblements de soutien au président déchu en août 2013. Mais ce bain de sang, sans précédent au Caire depuis l’expédition française de 1798-1801, loin de ramener la sécurité dans le pays, entraîne l’Egypte dans une escalade de violence jihadiste.
 
On voit bien que les Mamelouks algériens en 1992 et que leurs homologues égyptiens en 2013 ont, au nom de la lutte contre le « terrorisme », contribué très directement à alimenter le dit terrorisme, et ce en réprimant sauvagement le parti islamiste dominant dans le pays. Le « terrorisme résiduel » auquel l’Algérie a fini par s’accoutumer n’a pas tardé à déborder des frontières de ce pays, nourrissant l’instabilité dans la Tunisie voisine (notamment dans le Jebel Chambi), avant de plonger le Nord du Mali dans l’horreur jihadiste.
 
Dans un ordre d’idées comparable, l’incapacité du demi-million de militaires égyptiens à réduire le millier d’insurgés jihadistes du Nord-Sinaï a conduit leur principale formation, Ansar Beit Maqdis (ABM), à se rallier au « califat » proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi et à devenir la « province du Sinaï » de Daech. Les liens développés par ABM avec les cellules jihadistes de la bande de Gaza pourraient entraîner l’intervention d’Israël pour suppléer la défaillance de l’armée égyptienne, dans une fuite en avant dont aucune partie n’a encore mesuré les conséquences (d’ores et déjà, les militaires égyptiens dépendent très largement du renseignement israélien pour leurs frappes anti-jihadistes dans le Sinaï).
 
On voit donc que l’impératif « anti-terroriste » des régimes militaires s’accompagne de l’aggravation de la menace jihadiste, mais aussi de la déstabilisation de leur environnement régional. Ce phénomène est encore plus flagrant en Syrie et au Yémen : Assad ayant martelé dès mars 2011 que son pays est la cible d’une campagne « terroriste », alors même que les manifestations demeurent strictement pacifiques, il libère massivement des détenus jihadistes et incarcère tout aussi massivement les opposants non-violents ; quant à Saleh, contraint en février 2012 de céder le pouvoir au vice-président Hadi, il va jouer durant les mois suivants de ses troubles relations avec AQPA pour tenter de déstabiliser la transition démocratique, avec des garnisons décimées dans le Sud et des attentats au cœur du dispositif sécuritaire de la capitale.
 
Il aura fallu la prise de Palmyre par Daech en mai 2015 pour que les jihadistes s’emparent enfin d’une ville tenue par le régime Assad, alors que tous les territoires conquis auparavant en Syrie par le bien mal nommé « Etat islamique » l’avaient été contre la coalition révolutionnaire. Le despote syrien avait pour sa part lancé, en janvier 2014, une campagne dévastatrice de bombardements aux « barils », des containers de TNT bourrés de grenaille, contre les quartiers insurgés d’Alep… après que Daech ait été expulsé de cette zone par les forces révolutionnaires. De manière générale, moins de 10% des frappes menées par Daech en 2014 l’ont été contre le régime Assad, la réciproque étant également avérée, tant Assad et Baghdadi s’entendent volontiers pour s’acharner sur leur ennemi commun : la révolution syrienne.
 
 
 
La Tunisie, malgré les failles humaines, trop humaines, de son expérience post-dictatoriale, apparaît bien mieux armée, non pas en termes militaires, mais du point de vue de sa légitimité démocratique, pour faire face à la menace jihadiste. L’attentat qui a fait 22 morts au musée tunisois du Bardo, en mars 2015, a suscité une spectaculaire mobilisation populaire, le plus sûr rempart contre la subversion jihadiste. On imagine ce qu’un tel défi sécuritaire au cœur de la capitale aurait pu déchaîner dans l’Egypte de l’ex-maréchal Sissi. Il convient ainsi de cesser de poser terrorisme et contre-terrorisme en couple antagoniste, sous peine de ne rien comprendre à la descente aux enfers qu’infligent les Mamelouks modernes à leurs propres sociétés. A la lumière de la « décennie noire » algérienne, il n’y a rien dans cela de bien « nouveau ». En revanche, la férocité de régimes prêts à sacrifier leur population pour assurer leur propre survie de caste a trouvé dans la barbarie de Daech un équivalent dans l’horreur qui ne pourra pas rester indéfiniment contenu dans le monde arabe.
 
 
 
Jean-Pierre Filiu
Professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain Sciences Po, Paris School of International Affairs (PSIA)
 
 
1. Jean-Pierre Filiu, The Arab revolution, ten lessons from the democratic uprising, London: Hurst, 2011, p.118.
2. Jean-Pierre Filiu, From Deep state to Islamic state, the Arab counter-revolution and its jihadi legacy, London : Hurst, 2015.
3. Stephen Day, Regionalism and rebellion in Yemen, a troubled national union, Cambridge : Cambridge University Press, 2012, p.148.
 
 
* Texte présenté dans le cadre du Séminaire organisé par la Fondation Hugot du Collège de France et la Fondation Moulay Hicham les 23 et 24 juin 2015

Les habits neufs du terrorisme et du contre-terrorisme
Atelier fermé, Collège de France, Paris - 23-24 juin 2015

La dégradation de la situation politique du monde arabe que l’on avait notée lors de la session de juin 2014 s’est considérablement accentuée lors de cette année. Tous les pouvoirs en place ont fait de l’anti-terrorisme le discours de légitimation de leurs pratiques politiques au point de les imaginer concourir à un imaginaire prix George Bush de la guerre contre le terrorisme.

En fait, au Proche-Orient la dislocation syrienne a entraîné avec elle celle de l’Irak et a engendré l’émergence de l’État islamique. Ce dernier à son tour a suscité l’allégeance de divers mouvements jihadistes y compris en Afrique noire constituant à la fois une réalité et un fantasme d’un mouvement jihadiste unifié dont les prolongements s’étendraient jusqu’aux métropoles d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord. On est arrivé à une situation dans laquelle le jihad international version al-qaeda apparaît comme modérée. L’interrogation est de savoir si le jihadisme en se territorialisant ne se condamne pas à devenir vulnérable du fait de la constitution de coalitions ad hoc, passablement hétérogènes par ailleurs.

On a pu avoir l’illusion temporaire d’une division en soutiens et adversaires de l’État islamique qui aurait mis dans le même camp les États-Unis et l’Iran, mais encore une fois le réel s’est montré trop rétif. On est plutôt dans une opposition ternaire où la lutte contre le takfirisme de la part de l’Iran et de ses alliés est apparue comme un nouveau projet impérial suscitant de ce fait une nouvelle coalition sunnite montée par l’Arabie saoudite qui pour la première fois depuis longtemps a pris les armes.

Cette confusion a créé de nouvelles interrogations : les Frères musulmans pourraient-ils retrouver leur place dans cette nouvelle configuration des forces ? Quelle est la place de la Russie du fait de la nouvelle conflictualité née de la crise ukrainienne ? L’Égypte et la Jordanie peuvent-elles devenir les forces mercenaires des États du Golfe ? La guerre du Sahel africain va-t-elle déborder vers le rivage méditerranéen voire au-delà.

Au moment même de la rédaction de cette réflexion programmatique, on est à peu près sûr que la situation et les configurations se seront modifiées avant la tenue de cet atelier. Décidément les événements vont plus vites que la recherche, ce qui doit peut-être nous amener à nous interroger sur notre travail.
 
PROGRAMME DE LA CONFERENCE
 

Evènement: Le futur de l'autoritarisme au Moyen-Orient
27 mars 2015, Berkley Center, Georgetown University

Le centre Berkley de la Georgetown University créé au sein du bureau du président en 2006 a comme objectif l'étude interdisciplinaire de la religion, de la morale et de la vie publique. A travers la recherche et l'enseignement, le centre explore les défis globaux pour la démocratie et les droits humains; le développement économique et social; la diplomatie internationale et la compréhension interreligieuse.
 
 
Le Prince Moulay Hicham Ben Abdallah El Alaoui est une voix rénommée internationalement pour ses appels à la réforme politique et aux processus de démocratisation dans le monde arabe. Comme auteur, chercheur et philantrope, il a mis en place de nombreuses initiatives créatives de recherche scientifique sur le Moyen-Orient et en particulier sur la démocratie, le changement climatique, la gouvernance et l'autoritarianisme. Il fera profiter durant la conférence de son expertise sur les questions régionales actuelles.
 
 
 
L'évènement est co-sponsoriés par le Berkley Center, département du gouvernement et le centre pour les études arabes contemporaines.
 
 
 
Pour en savoir plus sur l'évènement, cliquez ici.
 

Dans la presse
L'autre Maroc

'L'autre Maroc', un article de Moulay Hicham sur la revue française 'Pouvoirs'

Je sais que cette date restera gravée dans ma mémoire : nous sommes le jeudi 8 février 2018. Pour la première fois depuis le « changement », l'euphémisme français pour ce que mes compatriotes arabophones appellent plus justement thawra, « révolution », je suis de retour au Maroc.

Dans les médias
Printemps arabe, deux ans après

Interview de Moulay Hicham sur France 24, 13 novembre 2012

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